Ledia DUSHI
Elle n'a que vingt ans lorsqu'elle publie son premier livre de poésie, Ave Maria devient larme (1997), qui lui rapporte aussitôt la reconnaissance et le prix national du meilleur poète de l'année, " La Plume d'Argent " (1998), décerné par le Ministère albanais de la Culture. Son deuxième recueil, Séance d'hivers (1999), reprend les essences poétiques du précédent, structurées autour d'un questionnement fiévreux sur l'enfance, l'amour, le désir, l'éternité, pour les développer et en accentuer les contours. Une poésie spontanée qui jaillit du tréfonds de l'âme, qui scrute l'inconscient difforme pour pouvoir lui donner un nom, qui l'interroge pour l'apprivoiser et l'accepte pour ne pas avoir à le craindre.
IL FAIT CHAUD
Les prêtres :
le seul pont
Eau-Ciel...
Les Saints
allongent leurs jambes,
les soeurs
crèvent
leurs larmes...
Nous sommes restés
Orphelins
maintenant que
l'Esprit est parti...
On dit
que c'est
l'été.
BLEU
Je sens
l'être de vapeur
du Christ
en Moi ;
pommettes de saints
mon visage...
le rêve sur les lèvres,
me perds en extase...
Les jours
ne s'écrivent pas
par des noms...
L'ombre de la Croix
s'étale
en des myriades de petits drapeaux
à plumes :
sur mes genoux,
sur ma poitrine...
Tout ce qui vit
retient
son souffle.
Tu es à présent
un tas
de Noëls...
Les bruits
remontent de la tête,
les sons s'abattent
des Voûtes :
des anges
dans l'Âme...
Les choses que j'aime
restent loin
de la Terre.
MA LIBERTÉ
Un être blanchi
sur le mur :
amoureuse
des formes
de ton ombre
sous la lune...
Je sens ma voix
qui s'en va
avec ma vue
nid de lumière...
Il me manque
les touches
des mélodies
jamais composées.
Suffoquée
par les rêves,
les poignées en chaînes.
Ma liberté
vit dans la montagne :
c'est la plus ancienne
des plantes
vénéneuses.
APRÈS... MIDI
Après... midi,
lorsque les copeaux de bruits
restent orphelins
dans la forêt qui brûle,
je tangue dans des berceaux
dont je ne vois pas les bords.
Loin des fondations
où l'on avait lâché
une pile de bois,
la flamme se nourrissait de glace
pour ne pas tout incendier :
puissante dans son intérieur,
elle bondissait...
personne ne la comprenait...
A mi-nuit,
lorsque mon cerveau
part à la rencontre des fauves,
quelqu'un
caresse la lune du bout des doigts...
Alors
je rabougris,
me vautre sur le flanc,
je commence à graver
la mort des blessures.
LA CUISSE DE L'AGNEAU
Quand je sens les feuilles
se caresser,
je cours chercher dans la montagne
l'agneau,
les cernes de ma fatigue
tombent à terre...
un renard
surgit de ma poitrine
et se dit "amour" ;
moi, un cours d'eau dans l'herbe,
charriant des rossignols...
Ce qui pleurait dans ma tête,
s'en va avec le renard...
De la cuisse de l'agneau
autour de mon cou
je sentais sortir
des visages d'enfants,
de la bave soyeuse
et des beuglements
indicibles...
...le sommeil
me sortit
par la bouche...
UN JOUR MOQUEUR
Je transpire
des saisons en sueur ;
les arbres
ont sucé
le lait des neiges...
les pommes
meurent d'angoisse ;
le manque s'éparpille en flocons.
Les pins assoupissent
leur lassitude mouillée
dans le ruisseau.
Sur un nuage
le curé joue sagement
avec les graines de soleil,
tandis que des hommes à têtes de désert
crèvent de soif.
Une boule de fleurs-de-miel
se pose sur mes sens...
Chaque fois
râleuse
j'entre dans une prison
clôturée de pieux :
dans ma gorge ils se jettent
avec toutes leurs racines
repoussées.
Des esprits de pigeons
me ravissent mon Moi :
en lapant son jus
ils grimacent
libres dans leurs têtes.
Ils se moquent de moi.
LA FEMME N'EST PAS UN ÊTRE HUMAIN
La nuit
sort
des vapeurs du ruisseau,
comme la fatigue
de la jeune fille assouvie
dans son rêve...
La pluie transpire
dans les arbres,
et les anges affluent :
des fruits
aux paradis
de mon corps...
Les galets ronds
sont la paix
qui glisse avec l'été
par la queue de mon cerveau...
Car le soleil
paraît-il, se transforme
en plafonds de lys...
des tournesols noirs
reluisent
après la pluie.
VENDANGES NOCTURNES
Dans mon rêve un renard
mort secoue
les cerises du cri de l'oiseau
autour de mes seins...
Les vendanges nocturnes,
dernière écorce de la nuit
lorsque celle-ci
enveloppe de mille sphères
la lune.
Les ténèbres s'épanouissent...
Dans ma tête s'invite la fuite
avec une grosse bête au ventre.
TOUTES LES... NUITS
Toutes les nuits
je compte les plaines,
je me réjouis du blé
rouge
qui ne sera pas
fauché...
Mon corps
ne sait pas
ce qu'il cherche...
Je grandis
et me ronge les ongles :
mes mains gercent
friandes d'attouchements.
C'ÉTAIT LE DIABLE
Sur ma tête
la nuit vibre.
L'hiver dort en moi
en me trompant constamment
par des rayons
sans chaleur.
Au cimetière
je m'entends chanter,
avec des bouteilles déversant du sable ;
j'aspire la fleur-esprit :
avec mes lèvres, ma langue, mes dents...
La terreur de l'exil
de la lune
se dissout
dans ma poitrine.
Mon corps
se décroche de la terre
et tombe au ciel.
J'ai senti
sa belle main
aux doigts de scorpion...
C'était lui,
le Diable,
portant le tissu rouge
de l'amour,
qui m'embrassa dentalement sur l'oreille,
en m'égratignant dans l'âme
son nom.
DEMAIN JE VIEILLIS
Les corbeaux eux-mêmes
ont lâché
le champ de blé...
La chaleur
me serre dans les yeux.
Les gratte-ciels
se grattent leurs cils...
Au feu de tes lèvres
un zeste eaux
s'enracine...
Les nuages
entourent la montagne
comme des sueurs froides.
Les renards courent
s'affoler,
gambadant sur les alpages
avec leurs ventres gonflés
par le loup,
mordus aux seins
par leur propre respiration :
il goutte
du lait
des sueurs bouillantes de leurs baisers...
Chaque nuit
je me défais de mon apparence
que je mets
au pied du lit
tout en pleurant
l'absence des larmes...
...je suis
mon propre rêve...
SANCTUAIRE
Mon père
se noie
dans les parfums de la nonne
lui montrant
les chevreuils mordus
au cou ;
ses lèvres imitent
des rosaires...
Dans sa tête
il cherche Dieu.
Au niveau de la taille
il sent la ceinture
bénie
du sang
l'immobiliser.
BIENVENUE
Demain,
dans de tristes fleurs,
des tuiles bronzées
vont s'infiltrer
dans le rêve de la mer...
Dans mon couloir
d'anguille filante
l'oiseau du jour
a péri
en venant me rejoindre ;
la lune
est éclaboussée de sang...
Ah ! vous les lions de ma chambre,
embrassez-moi très fort !
Étouffez-moi,
étouffez en moi ce souffle
qui me crucifie les os!...
La forêt est trop ancienne
pour être enterrée
sous le regard
des passants égarés...
Lorsque la dame croupie
aux foyers de l'attente
apparaîtra,
nous allons courir après
les heures,
nous nous oublierons
et renaîtrons
dans les noeuds des arbres...
Car hier soir
le troupeau disparu
m'a attrapé par le pied ;
sur la plage, avec ma langue
je repousse la vague.
Qu'elle soit la bienvenue, la vieille sorcière !...
À la limite,
à la recherche
d'instants de joie,
avec des cris sablonneux
nous commençons par nous mentir à nous-mêmes.
Poèmes traduits de l'albanais par Ardian Marashi |