Saša Ilić
I was born in 1972. in Jagodina, a small town in central Serbia, south of Belgrade. I graduated from the Philological Faculty in Belgrade at the Department of South-Slavic and Comparative Literature Studies. I have regularly published fiction and essays in REČ (The Word), a Belgrade magazine for literature and culture which directed harsh criticism at the oppresive regime of Slobodan Milošević. It is the magazine in which I made my literary debut in 1995.
After graduation in 1998, I was employed for a year as a librarian in the South-Slavic Literature Department Library of Belgrade University. Although I was offered an appointment as assistant professor at the Department of South-Slavic Literature I decided to turn it down.
Meanwhile, I worked on my fisrt collection of stories, the prose book Predosećanje građanskog rata (Presentiment of Civil War), that appeared in 2000. In the same year I edited an anthology Pseći vek (Living Like a Dog) which aimed to represent a new Serbian prose scene and consisted of short prose works by six authors who were born after 1970.
Having failed to get any permanent appointment throughout 2001, I strived to find a grant in order to pursue mu study of Slavistic abroad. In spring in 2002 I attended a Summer semester at the Institute of Slavistics of the Martin-Luther University Halle\Wittenberg. In February 2005 I was invited as a guest to the The Literary Colloquium Berlin (Literarisches Colloquium Berlin) where I completed the novel Berlinsko okno (Berlin’s window). Having returned to Belgrade I made a short documentary film (http://postjulit.blog.de) which was to be a promotive video for the novel Berlinsko okno, published by the Belgrade „Fabrika knjiga“ (Book Factory), and in January 2006 it was nominated by the Serbian critics for the NIN literary award as one of the best novels written in Serbian in 2005.
In June 2006 three colleagues and friends of mine and I decided to start a socialy engaged literary supplement Beton (Concrete) which since then has been published within the Serbian daily Danas (Today) as a month quaterly. The supplement Beton (www.elektrobeton.net) is focused upon social and literature themes, whereby it favors harsh and open criticism. The selection from the Beton production is published in two separate editions and collections Srbija kao sprava (Serbia as a Gadget) (2007) and Antimemorandum-dum (AntiMemorandum-Dum) (2009).
La fenêtre berlinoise
Traduit du serbo-croate par Alain Cappon
Chapitre 7
Heureux celui qui perd la raison ! Clac ! Et qui, plutôt qu’une voix de crécelle, entend par exemple Maria Callas. Clac ! Qui regarde la notification de son licenciement et la prend pour une lettre de félicitations, ou qui lève une vioque et sourit. Clac ! N’allez pas me croire subitement dingue. Et ne me regardez pas comme ça ! Non, n’approchez pas ! Clac ! Sinon je vais penser, Dieu m’en préserve, que vous êtes… spéciaux. Ce qui suit n’est qu’une respiration. Mais pas pour Ana, bien sûr. Elle est mère et actrice, et pour elle, logique, pas de merci ! Pas davantage pour Greber : il est malade, on n’y peut rien. Et vous, vous souffrez de quoi, déjà ? De… sclérose ? À votre âge ?! Chuuut ! Une autre fois. Je crois que la musique commence…
Le Zahnschmuk-Kaffe était plein. Dans la foule, Ana Dajdić nous aperçut la première. Elle nous détailla, Lucija et moi, puis tourna le dos. Dans un coin était installé le groupe Woyzeck. Devant, le visage empourpré, se trouvait Frosch. Légèrement voûté, les bras levés au-dessus de la tête, il battait des mains. Les garçons du groupe jouaient, et la chanteuse à la joue gauche tatouée s’avança sans hâte vers le micro. L’introduction instrumentale s’éternisait.
La représentation de Dorian Gray était, semble-t-il, terminée et les acteurs, dispersés dans le café, échangeaient leurs impressions avec les spectateurs. Lucija me prit par la main et m’emmena vers le bar. Adela et Dina se dirigèrent vers les gens qui assiégeaient Ana. Du regard je cherchai Drago Janić, mais j’eus tôt fait de constater que Stabpuppen avait célébré sa première en son absence. Prenant le verre que me tendait le barman, je regardai Otto Frosch se balancer au milieu du cercle qui ne cessait de s’agrandir au centre du café. Je suivais les mouvements de son corps disproportionné. On l’aurait cru en caoutchouc, avec des articulations qui échappaient à toute logique.
Je fis cul sec et redemandai un verre. Les gens regardaient sans se presser l’exposition sur les murs du café. Dans des formats divers s’enchaînaient textes et photographies : d’un côté, les préparatifs de Stabpuppen, et de l’autre, Woyzeck. Je ne voyais plus Frosch, mais épisodiquement son pantalon rouge fulgurait dans la foule. Le théâtre des Étrangers avait ce soir été hautement apprécié. Entre le bar et les musiciens, on pouvait entendre dans les groupes parler différentes langues. Tout en examinant les pièces exposées sur le mur, je me demandais s’il en avait été de même lors de la représentation. Ce Dorian Gray berlinois me rappelait qu’entre-temps, alors que nous étions sous terre, il s’était passé ici un événement important. Irremplaçable. Comme si la nuit où Arif balançait sur le vieux pont de Višegrad, on avait sur les ponts d’Europe changé les façades, renforcé les piles, et que les petits bateaux touristiques bondés de curieux passaient lentement sous leurs arches. Et ces arches, ces cinq, dix ou onze arches, qu’importe, ne représentaient pas pour eux l’histoire, mais quelque chose qui tenait d’un arc de triomphe, d’une grande promesse.
Je traversai la foule et tombai nez à nez avec un jeune homme bardé de matériel photographique qui se frayait difficilement un chemin en essayant de prendre les acteurs. À ma vue, il sourit, dit quelque chose, puis m’aveugla une seconde avec son flash. Il était pigiste au journal Tac. Il voulait écrire une histoire sur le Théâtre des Étrangers de Frosch. L’idée lui semblait digne d’intérêt, mais manquer de clarté : en quoi ce théâtre se distinguait-il des autres théâtres de poupées ? Il s’appelait Ulaan Bortsi et était originaire de Mongolie. Ses amis berlinois l’appelaient Uli. Il était étudiant à l’université Frei. Lorsqu’il souriait, ses yeux se bridaient. Il allait un jour soutenir une thèse sur le glissement de l’Est à l’Ouest. Il se demandait pour quelle raison Frosch avait choisi d’adapter cette histoire de Wilde. À son avis, elle était trop occidentale. Ou, alors, peut-être Frosch pensait-il que l’Europe entretenait avec ses émigrants le même rapport que Dorian Gray à son portrait. Dans ce cas, s’interrogeait Uli en se préparant à prendre un nouveau cliché, sous quel jour eux nous voient-ils ?
Sofija, la femme peintre, essayait d’allumer une cigarette au briquet de son interlocutrice. Elle se montrait nerveuse car Ana bavardait avec un homme. Après la première bouffée, ses mains s’apaisèrent sur ses hanches maigres. C’était une femme élancée à la longue chevelure noire rehaussée d’une mèche argentée. À distance, elle paraissait inclinée légèrement à gauche. En fait, non : quand elle m’eut tourné le dos, elle parut pencher à droite. Il était difficile de lui donner un âge. La peau de ses paupières se tendait au moindre sourire et les traces de vieillesse s’évanouissaient. Je l’entendis dire qu’épisodiquement, elle donnait des cours aux étudiants des beaux-arts. Elle en vivait. L’hiver, par contre, le travail manquait, et elle cherchait un autre moyen de subsistance. En février, elle avait eu de la chance, on l’avait engagée à Kurfürstenstraße pour peindre à la veille de la Berlinale trois ours en plastique avec des fleurs. Plutôt que de fleurs, elle avait recouvert ces maquettes de ré¬pliques de couverts de table. Elle s’en était bien sortie. Et avait vécu un moment de son cachet. Le petit Uli avait écrit un texte sur son travail. En réalité, c’était une courte interview où elle expliquait les raisons de son départ de Yougoslavie. « Un jour on se lève et on comprend qu’il aurait mieux valu ne pas se réveiller. » Telles étaient ses paroles. Elle avait tenté de vendre ses toiles à Belgrade, essayé aussi à Novi Sad. Mais là-bas, on cultive d’autres intérêts. Ce qu’elle adorerait voir la réaction de ces snobs belgradois au Dorian Gray de Frosch ! Peu de metteurs en scène ont traité de la sorte la relation entre deux hommes, Dorian et lord Henry. Ana a été magnifique. Sans elle, c’est une certitude, la pièce aurait eu nettement, nettement moins de corps.
Stabpuppen reprend bientôt la route, fit la voix d’Otto Frosch. Me retournant, je le vis s’éponger le front avec un mouchoir comme pour se protéger du projecteur incandescent d’une équipe de télévision. On ne connaît pas précisément sa destination, mais cela participe du concept de son théâtre à lui. C’est le Théâtre des Étrangers. On ne sait donc jamais où il va faire halte. Il n’est installé nulle part. Et à chaque fois reprend tout depuis le début. Ainsi à Petrograd. Et ici également. Stabpuppen ne veut pas exploiter la destinée des émigrants, il s’efforce d’être vivant. Les règles sont d’une rigueur ex¬trême : un acteur ne peut se produire que dans un seul spectacle, dans une seule ville. Comme dans la vie. Son théâtre n’est pas répétitif. Il n’y a pas de tournées, c’est le théâtre qui se dé¬place. Il part dans une autre ville, choisit un autre espace, déniche de nouveaux acteurs, opte pour un nouveau texte. Impossible pour un acteur de jouer dans plusieurs spectacles. À la question : reste-t-il ainsi sans bons acteurs ? il hausse les épaules. Et dit qu’à Petrograd il avait une bonne équipe, superbe en vérité. Ils ont monté Haute Surveillance de Genet. Les pantins étaient peut-être même meilleurs que dans Dorian ce soir. Il travaillait avec des acteurs de Kirghizie et de Tchétchénie. Une partie du public les a longuement conspués après la représentation. Il faut croire que cette petite pièce leur remettait en mé¬moire des souvenirs déplaisants.
Un journaliste qui signait V. R. Duganov s’est fendu du papier suivant : Si, par un hasard quelconque, vous avez assisté à l’adaptation théâtrale de Haute Surveillance de Genet, je doute que vous soyez parvenus à saisir ce que le metteur en scène avait en tête. Une certitude : cette représentation n’a pas provoqué notre hilarité ni dévoilé ce que nous ignorions. Otto Frosch a vulgarisé un texte littéraire et abusé de la confiance du public. Du jeu emprunté des créatures de Frosch, rien n’a subsisté sinon une provocation politique de bas étage.
Zsuzsi Farkas, la voix du groupe Woyzeck, a quinze ans de métier déjà. Elle est issue d’une famille ouvrière qui s’est établie à Budapest à la fin des années 50. Ils ont alors emménagé dans l’appartement d’un disparu après les événements de 1956. Sa mère était chanteuse elle aussi, au sein du chœur Nep63. Zsuzsi a quitté ses parents de bonne heure, dans son mépris du quotidien ouvrier et de l’échelle tonique révolutionnaire. Elle a d’abord habité avec une amie de l’école secondaire et tenté de se rapprocher des petits groupes de l’underground de Budapest. D’abord avec Meduza, puis avec Deux est mieux que trois. Au milieu des années 80, Zsuzsi a rencontré le guitariste Zoltan Kiraly avec qui elle s’est produite à Budapest, Varsovie, et Prague. Depuis 1987, tous deux ont pris le nom de Novi Woyzeck. Très vite les ont rejoints Bruno, aux percussions, et Tony, à la clarinette. À l’automne de cette même année, ils ont sorti leur premier 30 cm chez Bahia Music de Budapest. Le New Musical Express l’a apprécié en ces termes : « Woyzeck nous a tous bluffés, synthétisant de façon moderne mélodies bizarres et lyrics surréalistes où percent des in¬fluences classiques. À l’évidence, un vent nouveau souffle de Budapest. » Ensuite est arrivée une proposition de la firme anglaise ReR64. Et maintenant se sont ouvertes à eux les portes du Pirhana berlinois. C’est du moins ce que dit une interview dans la presse.
Émergeant de la foule, Ana Dajdić me poussa sur le côté d’une bourrade. Elle portait toujours son costume de scène noir. Ma désinvolture de ce soir, dit-elle, dépasse les bornes. Elle se retourna et, du regard, chercha Lucija qui avait rejoint les sœurs Hodžić. Elle secoua la tête. Mon attitude est si… comment dire ?… unverantwortlich65. Je pensais donc réellement avoir le droit de me comporter de la sorte ?! Et, qui plus est, empêcher Adela et Dina d’assister à un spectacle qui ne sera représenté qu’une seule fois à Berlin ! Hej, nur eimal66 ! Ce soir, seulement ! Elle se fiche de Lucija. Et de son sale caractère de cochon ! Mais sûrement que l’urgence pour moi, c’était d’aller là-bas poser mes questions sur un certain lieutenant, et non de venir ici ! J’invoquai l’arrêt dans le métro, mais je ne fis qu’accroître l’exaspération d’Ana : Toujours la même chose, toujours des prétextes idiots ! On n’est pas à Belgrade, quand même ! C’était à cause de trucs comme ça qu’elle était dans la mouise. Frosch va quitter Berlin sous peu. Et elle se retrouver sans travail ! Wieder67 ! Est-ce que je comprends ça ?! Ou est-ce que ce Baltić m’obsède ?! Unglaublich68.
La voix de Zsuzsi Farkas évoque des cris sur une place déserte. La chanson s’appelle Schuhe69. Un trottoir, un dimanche après-midi : elle a trouvé une paire de grandes chaussures éculées. Elle se demande à qui elles sont. À voir l’une déformée et craquée, elle présume que l’homme boitait. Jugeant qu’il ne les a pas retirées ni changées depuis longtemps, elle en conclut qu’il n’avait pour ce faire ni argent ni temps. Apparemment il fuyait quelqu’un, d’où sa décision ensuite de fuir ses chaussures. Ainsi que l’on fuit son ombre, dit Zsuzsi. Comme si ces deux grandes chaussures t’accompagnent dans la ville. Et que tu les abandonnes quand tu cesses de croire possible de traverser la rue avec elles aux pieds. Tu comprends qu’il est temps de les laisser car les zébrures du passage pour piétons ressemblent au dos d’un homme las. À un dos tellement pareil au tien.
Lucija me prit la main. Elle me dévisagea quelques instants puis baissa la tête. Elle n’en peut plus de rester ici, dit-elle. Elle veut rentrer. Back to Belgrade. Elle me supplie de l’y ramener. Sa mère ne comprend pas. Et maintenant, en plus, la Sofija… Again. Voir d’ici un mois ou deux débarquer Drago n’aurait rien de surprenant. Scary que ce serait. Quelque part à Belgrade, elle a son père. Un jour Ana lui a parlé de lui. Elle ne sait pas ce qu’il fait. Ni comment il s’appelle. Il est plus jeune qu’Ana. Peut-être qu’il la prendrait avec lui. J’allais la saisir par l’épaule, mais elle se montra plus prompte et appuya ma main contre sa joue. Un grand poids tomba soudain sur moi, mais je demeurai dans cette position quelques secondes encore à fixer nos deux mains entrelacées.
L’éclair d’un flash nous repoussa au loin. Lorsque j’y vis à nouveau, Lucija n’était plus là, mais ma main toujours en suspens. Uli me la serra en souriant. Il dit avoir découvert un excellent cocktail que l’on servait ce soir au Zahnschmuk-Kaffee : le Wolfgang. Quel Wolfgang ? demandai-je. Uli haussa les épaules et dans le même instant appela le garçon. Pour en commander deux. Que nous bûmes rapidement. Les yeux d’Uli souriaient par-dessus le bord du grand verre planté d’un parapluie. L’actrice principale lui a fait forte impression. Elle sait y faire avec les pantins. Il comprend maintenant pourquoi Sofija la lui a « cachée » aussi longtemps. Il va l’interviewer. Ils ont un peu bavardé ce soir. Elle lui a déclaré que l’essence même du métier d’acteur, c’est la perception de la vie des autres. Intéressant. Exactement, au final, son thème à lui. L’Ouest peut-il percevoir l’Est ? se demande-t-il en avalant la dernière goutte de son verre. Il lui semble que non. Tiens, le théâtre, par exemple. Rien que des thèmes occidentaux, non ? Il voudrait voir l’inverse, une pièce de l’Est jouée dans un théâtre de l’Ouest. Posent problème les grimaces. Une crispation sur le visage d’un acteur de l’Est serait interprétée sur une scène, par exemple, londonienne, comme une expression de douleur. En réalité, l’acteur souhaite diffuser le drame de son personnage, nullement le dire accablé par la douleur. À se méprendre sur les sentiments des autres, on sombre dans le ridicule. Comme quand le Wolfgang nous a tapé sur le système.
À côté de la grande fenêtre, Sofija contemple Hackescher Hof, en bas. De temps à autre son bras quitte sa hanche, et elle tire sur sa cigarette. Elle ne se tourne pas vers Ana qui, sur sa droite, tente d’éclaircir quelque chose. Le garçon en court tablier blanc passe près d’elles. Ce dernier s’étant éloigné, Ana se rapproche, comme pour chuchoter à l’oreille de Sofija, et ses lèvres se plaquent contre le cou de la femme peintre.
Zsuzsi Farkas a dédié Schuhe au musicien Fred Frith, leur rencontre doit remonter à 89, à Zurich. Frith l’avait appelée pour qu’elle fasse une apparition dans le documentaire Step Across The Border70. Il lui fallait interpréter une courte chanson, Sparrow Song. Hélas, pour d’obscures raisons, son passeport ne fut pas prêt à temps. À l’époque, une foultitude de choses accusaient du retard. Qui ensuite, sans que l’on sache comment, s’enclenchaient. Fred et elle échangèrent des lettres, puis se rencontrèrent au festival de musique m.i.m.i. en Provence. Fred portait un béret noir et partait à rire sitôt qu’elle ouvrait la bouche. Elle en était déjà à se penser qu’il se fichait d’elle quand il lui a proposé une promenade à bicyclette. Rien n’est perdu, a fait Fred dans une courbe, on peut toujours devenir les assassins de ses parents. Zsuzsi repense à cette phrase toutes les fois où elle chante cette chanson. Alors elle ferme les yeux, saisit d’une main la perche métallique du micro et s’incline en avant. Il lui semble alors pouvoir opérer la translation de son centre de gravité, le déplacer comme on transfère le contenu de ses poches, des colifichets dont on renâcle à se séparer. En faisant cela, nous comprendrions combien il est facile de maîtriser l’espace. Voilà le sujet de Raum71 : Ton poids, chante Zsuzsi, est dans ce que tu portes. Hier encore lourd, te voilà soudain léger car ce matin tu as laissé tes ancres chez toi : portable, montre, carte d’identité, clefs, lunettes, bracelets, miroir, bague… Rien n’est perdu, on peut toujours se pencher par-dessus la rue.
Un poète, me rappelai-je, qui avait coutume de porter, non un béret, mais une casquette de cuir, et les cheveux coupés ras, débarqua sur le sol américain et, aux représentants du pouvoir qui l’interrogeaient sur ses raisons d’émigrer, déclara qu’en Allemagne, le problème qui le turlupinait le plus était celui de l’espace : Mon frère était pilote, un jour lui arrive une lettre, il attrape sa malle de soldat et nous l’accompagnons dans le Sud. Mon frère est un conquérant, notre peuple manque d’espace, et d’appeler un pays nôtre, nous en avons un désir immense. L’espace que mon frère a conquis dans la sierra de Guadarrama est plat et fait 1,80 m de long sur 1 m de profondeur. L’anecdote dit que sur place, le poète a dicté sa réponse à une sténographe à qui, outre la césure, la prononciation de l’étranger créait des problèmes.
Sofija assure son interlocutrice qu’il lui faut réellement s’en aller. Elle a sommeil et, demain, rendez-vous à la galerie Taube pour une interview. On va lui poser de ces questions ! Mais elle en a l’habitude. La vie est maintenant faite de kyrielles d’entretiens – pour avoir du travail. Comme si tout le monde était subitement devenu star médiatique. Pourvu que cette fois elle n’ait pas affaire à un homme. Elle déteste parler aux hommes. Ils lui posent systématiquement les mauvaises questions. Elle espère une conservatrice de musée. C’est du moins ce que laisse entendre la lettre de convocation. Peut-être trouveront-elles une perception commune. Comme avec Ana. Mais Ana, c’est quelque chose à part. Elle la sent. Elle est à même de comprendre son passé et, lui semble-t-il, mieux qu’elle-même. N’est-ce pas l’essentiel ? Dans toute sa vie, elle n’a vécu qu’un seul mois avec un homme. Ils sont partis en vacances. Rien n’a pu percer le mur dressé entre eux. Ni la Méditerranée, ni le soleil, ni l’argent. La nuit, elle avait la sensation de dormir à côté d’un pantin gonflé, dénué d’élasticité, de poids, d’émotions. Elle était alors dans sa période sombre. Elle faisait des toiles monochromes. Sur l’une, elle avait peint un corps d’homme couleur métal intense. Elle y avait concentré toute la logique masculine de consommation, de vieillissement, de prompte altération, de prétendue force, mais aussi d’effroyable tendance à l’effondrement. À l’inverse, le matin, lorsque Ana la laisse au lit puisqu’elle est toujours levée la première, Sofija sent la frayeur l’inonder à l’idée qu’avec elle, cela pourrait ne plus se reproduire. Tout la différence est là.
Otto Frosch m’a trouvé dans la foule. Sa bonne humeur paraît l’avoir quitté. C’est chaque fois pareil, m’a¬voue-t-il, ce sentiment d’anxiété après la première. Il se demande si la faute lui revient. Il aurait déjà bien bouclé ses valises et pris le départ. Il a le sentiment de n’avoir plus rien à espérer à Berlin. Il est éméché, mais il croit à ce qu’il ressent. Il va passer toute la nuit comme ça, debout. Et attendre le matin au Zahnschmuk-Kaffee. Puis arriveront les camions et les ouvriers. Qui vont tout emporter, laisser des murs nus. Et se mettre aussitôt en route. Ce qui le tourmente, en fait, ce n’est pas tant l’angoisse que le manque de force pour rencontrer ses, déjà, ex-acteurs. Ça n’a pas été une partie de plaisir avec eux. Des répétitions intensives. À l’encontre de ses principes, il est devenu proche de certains. Qu’y peut-on ? Il voudrait qu’il en aille autrement, mais le règlement, c’est le règlement. Ana, par exemple. Retrouvera-t-il jamais pareille actrice ? Il hoche la tête. Il songe parfois à transgresser les normes qu’il a lui-même fixées. Et alors lui revient son horreur du théâtre mort, il ravale sa salive, et part plus loin. Au vrai, fuir l’inertie est difficile. C’est bien là le hic. Les gens reproduiraient toujours la même chose, à l’infini. Or, c’est impossible. Puis il tousse, se retourne, et arrête son regard sur Zsuzsi Farkas. Bravo, Zsuzsi ! crie-t-il et me laisse en exécutant des pas de danse.
Les yeux d’Uli s’étirent tandis qu’il reboit une goutte. Wolfgang l’a complètement rétamé, dit-il, désassemblé. Il sent ses bras, qui vont librement de leur côté, se séparent de son corps, mais plus sa tête, ni ses jambes, ni son estomac. Il a fait des mélanges. Plusieurs cocktails, du genre costaud. Il ressemble maintenant à des Lego. Quelqu’un pourrait le réassembler et faire de lui un Uli neuf, occidental. Pas Uli, Ulf. Un Danois, par exemple. Est-ce qu’il modifierait alors son regard sur le monde ? À quoi ressemblerait ce Ulf ? Il n’aurait pas les yeux bridés, mais le teint clair, une petite bedaine, et des joues fanées, tachées de son. Il aurait une maison à lui, une voiture, une famille, un travail. Et sur son bureau la photo de sa femme, une rousse. Son avion décolle à 15 heures – des discussions d’affaires qui débuteront sur un autre continent le soir même. Il lui faudra décider s’il faut autoriser le déblocage de fonds pour le nettoyage du lit des rivières dans les villages du Nord-Pakistan. Dès le lendemain, il aura à prendre connaissance de nouveaux projets : défense du poisson en Afghanistan, restauration des infrastructures en Moldavie, traque des criminels en ex-Yougoslavie, campagne pour promouvoir les marchés écologiques en Iran. De retour chez lui, harassé de fatigue, il se glisse dans le lit, sa femme allume la lumière et se met à hurler : auprès d’elle n’est pas couché Ulf, mais quelque Oriental aux yeux bridés.
Jamais elles ne retourneront là-bas, s’exclament en chœur les sœurs Hodžić, Adela regardant bien en face l’homme devant elle, Dina fouillant maladroitement dans son sac. C’est un quasi désagrément pour elle d’avoir en permanence à ressasser le même refrain, elle sent qu’un jour quelqu’un va lui sortir : d’accord, mais ça, tu nous l’as déjà raconté. Elle dirait bien autre chose, mais quoi ? Leur père, lui, est rentré. Un cas unique à leur connaissance. Il ne supportait pas Berlin. Le souvenir de la Yougoslavie le hantait, alors il a serré les dents et il est reparti. A-t-il bien fait ? Le temps le dira. Adela considère que c’est un absolu ratage, et Dina un manque de mémoire. En tout cas, les bras leur en tombent. Adela sourit : quand elles étaient petites, leur père les emmenait au cirque et, au retour, elles transformaient leur chambre en piste. Elle faisait le dresseur, et Dina le clown. Elles dessinaient des animaux sur les murs, uniquement de gros yeux asymétriques qui représentaient les lions. C’est la seule chose qui de temps en temps lui manque, ces yeux sur le mur.
Que dire, s’excuse Sofija à la sortie du café, cet art que l’on favorise aujourd’hui dans ce pays qu’en elle-même elle continue d’appeler Yougoslavie ne l’intéresse pas outre mesure. Elle lit à l’occasion dans le journal ou sur Internet ce qui se dit sur les nouveaux artistes. Cela lui semble manquer passablement d’idées. La réalité de la Yougoslavie d’aujourd’hui est celle, dirait-elle, d’une salle de dissection. Il faudrait préparer toutes les artères mortes sur le corps du passé et les exposer. Elle a entendu parler d’une jeune femme peintre qui fait quelque chose dans ce goût-là. Elle a vu deux de ses toiles. Biljana qu’elle s’appelle, Đurđević de son nom de famille. Elle ignore quel air elle a.
Ana suit Sofija des yeux. Puis elle se tourne vers le bar, pose son verre sur le comptoir. Le garçon s’en saisit prestement et le remplace par un autre, plein. Ana lui adresse un sourire, fait non de la tête, et s’éloigne sur le côté. Puis elle adresse un signe à Lucija, mais celle-ci feint de ne pas comprendre et continue de fixer Zsuzsi Farkas. Tu es fatiguée, dis-je en m’approchant. Elle me considère d’abord avec surprise, comme si elle me voyait pour la première fois, puis les traits de son visage s’affaissent et se muent en grimace de lassitude. Elle a mal à la tête, et ne saurait dire si c’est la faute de la musique, de l’alcool, ou la nôtre, tous autant que nous sommes. Juste avant la première, Frosch leur a annoncé son intention de repartir. La pression sur elle était telle pendant le spectacle qu’elle pense n’avoir jamais été aussi mauvaise. Ce Frosch, ce lapin grassouillet, s’est bien fichu d’elle. Son théâtre est en fait aussi nul que la vie qu’elle mène. Voilà comment elle voit cet épisode du Stabpuppen. Non mais, qu’est-ce qu’il croit ?! Que l’on peut jouer ainsi avec les gens ?! Ils ont touché un cachet, c’est vrai, mais cette façon de les traiter… Das ist unerhört72 ! Même Grotovski se comportait mieux avec ses acteurs… Elle se tait. Elle est résolue, reprend-elle, elle va se le payer, et me montrer à moi ce qu’il est advenu de mon Baltić. Je lui demande comment elle le sait. Elle me tient le bras quelques secondes, cherche Otto Frosch des yeux. Ne le trouvant pas, elle me pousse vers la sortie. Tu vas voir, dit-elle d’une voix de conspiratrice : ce soir, nouvelle représentation de Stabpuppen à Berlin.
Tandis que nous quittons le café, j’entends la voix de Zsuzsi Farkas. La chanson s’appelle Grenze73. Entre ton corps et les choses, chante Zsuzsi, existe une frontière. Tu la franchis, et tu peux te rappeler qui a oublié son parapluie dans le vestibule. À son arrivée, il pleuvait. À son départ, les informations regorgeaient de fausses promesses. Maintenant ne t’approche pas des choses, sinon tu t’apercevrais qu’elles ne portent rien d’autre que les empreintes de ta culpabilité.
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